1967, le réveil ouvrier et les premières flammèches de Mai 68, Xavier Vigna

Retour aux 40 heuresÀ rebours d’une conception romantique des « Trente Glorieuses », l’histoire nous enseigne que les années 1960, émaillées de grèves liées aux licenciements et à l’intensification du travail, furent aussi celles d’une fronde ouvrière.

On peut abandonner tranquillement la fable des « Trente Glorieuses » pour analyser l’évolution de la condition ouvrière dans les années 1960. Car la progression des salaires compense-t-elle la diffusion de la rationalisation, c’est-à-dire l’intensification du travail ? Et l’essor de branches industrielles dynamiques, dans l’automobile ou les industries électriques, ne masque pas le déclin précoce des houillères, du textile ou de la construction navale. Ces évolutions contrastées invitent à considérer des zones de tensions, des motifs d’inquiétude ou de colère auxquels le rapprochement initié par la CGT et la CFDT à compter de 1966 confère une légitimité et des occasions de se manifester.

Quelques conflits ouvriers marquants de l’année 1967 donnent à voir ces tensions qui travaillent dans les usines. En février, d’abord, à l’usine bisontine Rhodiaceta de textiles artificiels, des salariés partent en grève pour des augmentations de salaire, mais plus encore pour les conditions des ouvriers affectés au travail posté en quatre-huit, de sorte que le conflit rebondit aussi sur le site de Lyon Vaise. Le rythme de travail de ces ouvriers, avec des horaires qui alternent entre équipes du matin, de l’après-midi et de nuit tous les deux ou trois jours, ruine le sommeil et la santé. Filmée par Chris Marker dans À bientôt, j’espère, cette grève offre l’occasion d’exprimer aussi une aspiration à la culture. L’occupation des locaux offre un prétexte aux forces de l’ordre pour intervenir. Le conflit rebondit en décembre à Lyon Vaise : pour protester contre un plan de 2 000 suppressions d’emplois et une réduction d’horaires entraînant une baisse des salaires, des débrayages donnent lieu à de violents incidents qui mettent aux prises des grévistes ouvriers avec des mensuels. La direction en profite pour licencier 92 ouvriers pour abandons de poste répétés et détérioration de produits en cours de fabrication. Parmi les ouvriers licenciés, figurent 62 militants de la CGT, 11 de la CFDT, 4 de FO ; une telle concentration de responsables syndicaux prouve que la mise à sac supposée n’est pas l’apanage de simples ouvriers excités mais correspond également à une réaction de militants dont l’entreprise entend se séparer.

Au printemps 1967, la Lorraine connaît également un conflit marquant, qui démarre dans les mines de fer puis s’étend à l’industrie sidérurgique, avec des occupations d’usines à Homécourt et Jœuf. La grève porte sur la revalorisation des salaires mais conteste aussi la convention passée entre l’État et la sidérurgie en 1966 qui prévoit des regroupements, des fermetures de sites et 15 000 suppressions d’emplois, avec, en outre, une augmentation de la productivité de 5 % par an. Si la grève n’est qu’inégalement suivie, les grévistes se plaisent à souligner la chaleur du mouvement et le soutien de la population que rehaussent sans doute les interventions des forces de l’ordre. Pourtant elle se solde par un échec et le travail reprend au début du mois de mai. La sidérurgie appartient donc à ces branches en difficulté et les pertes d’emplois justifient la création de l’ANPE en juillet.

Un mécontentement ouvrier qui croît
Si l’on ajoute le conflit des mensuels aux chantiers navals de Saint-Nazaire, la grève de La Cellophane de Saint-Maurice-de-Beynost, dans l’Ain, à laquelle participent de nombreux ouvriers immigrés, il est manifeste que le printemps 1967 charrie une conflictualité vive dont témoigne aussi l’action des ouvriers de Ducellier (équipementier automobile) en juin aux confins de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme. Ils exigent notamment un relèvement des salaires afin d’obtenir la parité avec la région parisienne. Pour faire céder la direction, ils recourent d’ailleurs à une courte séquestration. La question de la parité a aussi alimenté la grève puissante des travailleurs de Dassault à Bordeaux à l’hiver 1966, qui a couru jusqu’en mars.

La réforme de la Sécurité sociale décidée en août par le pouvoir, qui procède par ordonnances, alimente également une puissante colère populaire. Localement, elle se manifeste dans des manifestations particulièrement dures, comme le montre l’exemple du Mans en octobre. Le 2, les agriculteurs sont dans la rue. Cinq jours plus tard, dans le cadre de la journée de revendication contre les ordonnances sur la Sécurité sociale, des manifestants attaquent la préfecture ; le 26 enfin, des ouvriers de Renault, Jeumont-Schneider, Glaenzer et Ohmic abattent des arbres, élèvent des barricades de parpaing et s’affrontent aux forces de l’ordre, dans le cadre d’une manifestation contre le chômage. Toutes ces grèves et ces conflits signalent ainsi un mécontentement ouvrier qui croît et se manifeste avec toujours plus de virulence. Les grèves à Caen en janvier 1968 sont une nouvelle illustration de ces premières flammèches qui apparaissent.

Paru dans L’Humanité, 22 décembre 2017.

 

Chris Marker – A bientôt j´espère (1968)

 

En mars 1967, le réalisateur se rend à l’usine Rhodiaceta en grève, y discute avec les ouvriers. Il revient à trois reprises filmer cette lutte et en tire un film, projeté le 5 mars 1968 sur la 2e chaîne de l’ORTF, qui présente les grèves du printemps et de l’hiver 1967. Il s’achève par la déclaration, à la fois extraordinaire et prémonitoire, d’un militant syndicaliste qui défie tranquillement le patronat : « Je veux dire aussi aux patrons qu’on les aura, c’est sûr, parce qu’il y a cette solidarité et qu’eux savent pas ce que c’est, on vous aura… On vous en veut pas encore terriblement, à ceux qui se prennent un peu pour des patrons et qui ne le sont pas, mais ceux qui détiennent le capital, on vous aura, c’est la force des choses, c’est la nature et à bientôt, j’espère. »