Enseignement professionnel et droit du travail par Francis Daspe

Au cœur de la transformation sociale – Enseignement professionnel et droit du travail

François Fillon s’apprête à porter un coup décisif à la voie professionnelle. Dans son projet, les régions seraient autorisées à définir, pour les diplômes nationaux menant à une insertion directe dans l’emploi, des adaptations régionales. La logique d’« adéquationnisme », qui s’échine à faire coïncider bassin d’emploi et offre de formation, relève de l’assignation sociale et territoriale au bénéfice des intérêts patronaux. Elle se situe aux antipodes de l’objectif d’émancipation ainsi relégué aux oubliettes.

Un tel programme, s’il était appliqué, pourrait se révéler une césure significative dans la brève histoire du baccalauréat professionnel. Créé par Jean-Pierre Chevènement dans les années 1980, revalorisé par Jean-Luc Mélenchon à partir de 2000, il fut sapé par Xavier Darcos avec une préparation réduite à trois ans. Cette disposition ne fut pas remise en cause par les ministères du quinquennat de François Hollande, illustrant la pratique récurrente des renoncements politiques.

L’enseignement professionnel se situe au coeur de la transformation sociale. Les libéraux l’ont très bien compris : ils s’évertuent à le démanteler méthodiquement. Car l’enjeu est de taille : se joue la reconnaissance des qualifications dans les conventions collectives et le droit du travail. Le maintien de diplômes nationaux de qualité sert de bouclier social pour les futurs salariés. La certification de compétences, dans la logique du socle commun (mis en place par la loi Fillon d’orientation pour l’éducation d’avril 2005…), n’offre pas ces garanties si chèrement conquises. Le dessein est malheureusement parfaitement cohérent. C’est une certaine idée du salariat que l’on veut imposer : précaire, flexible, isolé. La visée est éminemment réactionnaire : revenir à la loi Le Chapelier de 1791 qui, en supprimant le droit de coalition au nom de la liberté du travail (autre rengaine aujourd’hui ressassée), avait laissé l’ouvrier à la merci des patrons. Redonner une dimension collective à la relation de travail avait été la grande affaire du combat ouvrier et socialiste des deux derniers siècles (droit de grève, liberté syndicale, conventions collectives, etc.). Cette régression d’ampleur se cache sous l’euphémisme de « République contractuelle », que l’ANI (accord national interprofessionnel) de janvier 2013 et la loi travail El Khomri ont fait avancer au cours du quinquennat. On comprend mieux dans ces conditions que François Fillon soit à ce point décomplexé pour aller au bout de la besogne. Jean-Luc Mélenchon avait réussi par son volontarisme à remettre à l’ordre du jour ce grand oublié des débats qu’est l’enseignement professionnel. Il est d’ailleurs hautement symbolique que depuis il n’y ait plus eu de ministère ou de secrétariat d’État consacré à l’enseignement professionnel. C’est par le biais de l’enseignement professionnel que les libéraux entendent vider de sa substance la République sociale. Il y a bien nécessité à opérer une révolution copernicienne en plaçant au centre des préoccupations l’enseignement professionnel vu jusqu’à présent comme une simple soupape aux dysfonctionnements du système éducatif. Il faudra sans aucun doute que le candidat de la France insoumise accède à la présidence de la République pour que l’enseignement professionnel soit à nouveau à l’avant-garde de la République sociale.

(1) Coauteur avec Paul Vannier du Manifeste pour l’école de la VIe République (Éditions du Croquant, août 2016). Par FrancisDaspe, président de la commission nationale éducation du PG (1).

L’Humanité, Tribune Idées, vendredi 17 février 2017

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