Non, l’école n’augmente pas les inégalités par Louis Maurin

26 janvier 2017 – Même si elle privilégie largement les enfants de diplômés, l’école française n’augmente pas les inégalités et n’est pas la plus inégalitaire au monde. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Article extrait du magazine Alternatives Economiques.

L’idée a pris racine et, désormais, c’est comme si elle allait de soi : l’école française « amplifie » les inégalités sociales, comme le dit d’ailleurs le dernier rapport du Conseil national de l’évaluation du système scolaire (Cnesco) [1]. Une affirmation grave. Rares, pourtant, sont ceux qui se sont posé la question de sa signification, même parmi les chercheurs. Or, non seulement cette affirmation est fausse, mais ceux qui défendent une école plus juste n’ont aucun intérêt à forcer le trait de cette manière.

Aucune donnée, dans le rapport du Cnesco comme ailleurs, ne montre que l’école accroît les inégalités. Hormis son titre, rien ne l’étaye. Le texte est beaucoup plus modéré. Il indique notamment : « Si l’école française ségrégue moins les élèves de façon flagrante qu’il y a 50 ans, elle tend cependant à maintenir de nombreuses inégalités sociales et migratoires en son sein, plus cachées, moins observables, mais pourtant bien présentes. » On peut y lire, par exemple, que la part d’enfants d’ouvriers qui sortent de l’école sans diplôme ou avec le brevet est passée de 80 % à 20 % entre 1946 et 2000.

L’école française remplit toujours son rôle, essentiel, d’émancipation des catégories populaires. Chaque année, des centaines de milliers d’enfants sont scolarisés, apprennent à lire, écrire, compter et bien plus, alors que, sans notre système public, ils n’en auraient pas les moyens. Il suffit d’imaginer ce qu’il en serait en matière d’inégalités si l’éducation était livrée au privé.

Les inégalités se déplacent

Restent deux questions. La première est de savoir si les inégalités ont augmenté ou non ces dernières années dans l’école française. Là aussi, prudence. Ainsi, le travail mené par le sociologue Mathieu Ichou dans le cadre de ce rapport [2] est très nuancé. Il montre que l’inégalité d’accès entre milieux sociaux à la classe de seconde a baissé et que globalement les inégalités dans l’obtention du bac aussi. Mais que si l’on tient compte du détail des filières, elles ont peu évolué. « D’une part, la massification de l’enseignement secondaire en France a été accompagnée d’une baisse notable des inégalités sociales d’obtention du baccalauréat depuis les années 1960. D’autre part cependant, la diversification du baccalauréat avec la création de types hiérarchisés de ce diplôme a en réalité provoqué le maintien du niveau des inégalités sociales à la fin du lycée, lorsqu’on considère plus précisément le type de baccalauréat obtenu », écrit-il. Il rejoint les conclusions de nombreux travaux de sociologues de l’éducation depuis des années qui indiquent que les inégalités se déplacent vers le haut au fil de la massification scolaire. Dans les années 1960, on triait les élèves à l’entrée au collège, aujourd’hui c’est au lycée.

La seconde question est celle de la position de la France par rapport aux autres pays. La France est-elle la « championne des inégalités scolaires » comme l’a encore écrit la presse à l’unisson [3] lors de la présentation des derniers résultats de l’enquête Pisa de l’OCDE ? Autrefois ignorées, les données Pisa ont scellé le sort de l’école française. Tout est dit : la France serait le pays où le milieu social aurait l’impact le plus fort sur les résultats scolaires [4].

Difficultés méthodologiques

Sauf qu’on ne peut tirer de Pisa un enseignement aussi général. D’abord parce que l’enquête pose énormément de difficultés méthodologiques, dont une est majeure : il n’existe pas de nomenclature internationale des catégories sociales et les professions des parents sont déclarées par les enfants. Ensuite, parce qu’elle ne mesure pas « le niveau » mais les compétences à 15 ans (alors qu’une partie des élèves est en seconde, l’autre en troisième) dans trois domaines précis : les sciences, la « littératie » [5] (et non, par définition, la maîtrise de la langue du pays) et les mathématiques. À l’école, on fait bien d’autres choses.

Bizarrement, un certain nombre de travaux de comparaison internationale publiés par le ministère de l’Education sont passés sous silence, alors qu’ils montrent que la France est loin d’être un modèle repoussoir [6]. Si l’on observe non pas les résultats mais les diplômes obtenus et le lien avec le milieu social des parents, notre pays est l’un de ceux où le décrochage scolaire est parmi les plus faibles et où les enfants de parents peu diplômés s’en sortent mieux que la moyenne [7].

L’école française ne ressemble pas au portrait qu’on en fait, cela n’empêche qu’elle peut mieux faire. Un constat raisonné pourrait aider à améliorer le niveau scolaire de notre pays et le rendre plus juste. L’école française s’est massifiée mais, globalement, continue à fonctionner comme dans les années 1960. Le collège imite le lycée qui imite l’université. Il faut arrêter de créer de nouveaux « dispositifs » de soutien scolaire et changer la façon de faire. Il faut colmater les brèches au lieu d’écoper.

Imaginons une école où, par exemple, on arrêterait de vouloir enseigner la lecture le plus tôt possible, ce qui creuse considérablement les écarts. Une école où les enseignants auraient des moyens pour aider, au sein de la classe, les plus faibles. Où l’on expliquerait clairement aux élèves ce à quoi ils doivent répondre, ce que l’on attend d’eux, alors que seuls les enfants de diplômés connaissent la réponse. Une école qui pourrait innover dans ses méthodes, où les évaluations ne seraient pas faites pour mettre les jeunes devant leur échec mais les encourageraient à progresser. Où les mathématiques seraient remises à leur juste place dans la sélection. Où les étudiants à l’université auraient les mêmes moyens que ceux des filières sélectives. Les enseignants [8] eux-mêmes ont tout à y gagner.

Système hypocrite

Le système français n’est pas le pire au monde, il est hypocrite. Ce qui fâche, ce n’est pas ce qu’il est, mais l’écart entre un discours sur l’égalité scolaire et la réalité vécue par les « non-initiés », les milieux populaires. Le rejet de ces derniers par le système est d’une rare violence et il nourrit les tensions sociales. C’est l’un des piliers oubliés de la montée de l’extrême droite.

Il y a alors deux solutions. Soit on assume le néolibéralisme scolaire français et la loi du plus fort, fermement défendus par nombre d’intellectuels français, de gauche comme de droite, de Marianne à Valeurs actuelles en passant par le Nouvel Observateur. Si l’on suit cette logique, il faudrait alors réintroduire le certificat d’études, les uniformes, le bonnet d’âne, les bons points et des filières dès le CM2 pour éviter que les enfants de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle côtoient la masse du peuple. Ils feront des serviteurs zélés qui accepteront de travailler le dimanche et tout ira bien. Si l’on croit, au contraire, qu’il est de l’intérêt général d’avoir une école plus juste, il est temps de mettre en œuvre non plus des replâtrages permanents mais des transformations de fond. Il faudrait pour cela, des moyens financiers et davantage de courage politique.

Louis Maurin

Extrait de « Non, l’école n’augmente pas les inégalités », Louis Maurin, Alternatives Economiques, 19 janvier 2017.