Les « gilets jaunes »: le populisme en actes I

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7795589241_les-gilets-jaunes-manifesteront-dans-tout-le-pays-samedi-17-novembreLa société française est travaillée par une crise sociale dont les manifestations sont de plus en plus visibles, jusque dans les journaux télévisés.

Vendredi soir, les ambulanciers bloquaient les Champs Elysées, tandis qu’à 800 kilomètres de là, à Marseille, la population défilait pour dénoncer l’incurie d’une municipalité et des élites locales ayant conduit à la mort de 8 personnes dans l’effondrement d’un immeuble. Le lendemain, samedi, des dizaines de milliers de citoyens, 240 000 selon Le Monde, vêtus de leur gilet jaune d’automobiliste, envahissent l’espace publique. Quelques jours avant, les enseignants, à l’appel de toutes leurs organisations syndicales, avaient également défilés, sans que ce mouvement n’émeuve vraiment la scène publique. Que se passe-t-il donc dans ce pays ? Peut-être tout simplement la confirmation en actes de la théorie du populisme élaborée par Laclau et Mouffe ? Celle-ci a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux politiques et intellectuels. Construction complexe et subtile élaborée par Laclau au terme d’une vie intellectuelle et politique très remplie, elle semble aujourd’hui confirmée par le mouvement même de la société.

Ce mouvement né des réseaux sociaux cristallise bien sûr des mécontentements hétérogènes, mais il s’enracine au plus profond de la société, dans la France rurale et périphérique, des petites villes et des gros bourgs où les commerces et les services publics disparaissent, dans ces régions où des municipalités ont encouragé l’ouverture de zones commerciales et de lotissements qui sont autant de pièges pour le niveau de vie des populations. Il sonne le refus de la transformation néo-libérale que les classes dirigeantes françaises et leur pantin, abrités derrière épouvantail de l’extrême-droite, veulent imposer  Il signe la mort du macronisme dont le péché originel aura été les milliards d’euros concédés aux contribuables les plus riches. Il sonne comme le retour de la jacquerie qui, depuis des siècles, a toujours marqué la défiance du petit peuple envers l’Etat central et qui reste inscrite dans la culture française. Les « gilets jaunes » s’opposent aux riches mais aussi au pouvoir étatique lointain. C’est une affirmation d’autonomie sociale qui devrait donner à réfléchir aux organisations syndicales et aux partis politiques en passe d’être définitivement renvoyés au musée de l’histoire. A certains endroits de la mobilisation, là où se sont déroulés des incidents, notamment à Paris, les « gilets jaunes » en sortiront transformés. La confrontation avec le « monstre froid » qu’est l’Etat n’est jamais anodine et laisse toujours des traces.

Ce mouvement pourrait illustrer ce que Laclau désigne sous le terme de « chaines d’équivalence » pour qualifier le moment, ou le processus, par lequel des revendications éparses dans différents segments d’une société trouvent un point de convergence, ou d’équilibre, tout en changeant de nature, passant du particulier au général et ainsi au politique, donc à l’émergence d’une nouvelle hégémonie. Il met en mouvement des secteurs entiers de la société, habituellement cloisonnées, cette masse qui a débordé en maints endroits les forces de l’ordre, habituées au rituel bien rôdé des manifestations syndicales et des grèves. Mais désormais, la grève est dans la rue, non plus seulement dans les usines; elle n’est plus catégorielle mais civique, donc d’emblée politique. C’est l’espace public lui-même qui est devenu l’enjeu de la lutte. Loin d’être récupéré ou récupérable, un tel mouvement doit être laissé à sa propre consistance dont les jours prochains diront s’il contient un potentiel révolutionnaire. Quelque soit son destin, il est la preuve concrète que le vieux monde politique et social est mort

Jérôme Martin, @GHS